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jeudi 6 juin 2013

La scène alternative de Poitiers 1989-1992 par Maxime VALLEE


Suite de l'article sur l’histoire de du confort moderne et de la scène alternative à POITIERS pioché sur http://www.memoireonline.com/10/11/4886/La-scene-alternative-de-Poitiers-

La scène alternative de Poitiers
par Maxime VALLEE
Université de Poitiers - UFR Sciences Humaines et Arts - Master 1 Civilisation Histoire et Patrimoine 2011AUTEUR VALLEE Maxime Année : 2010/2011
Master




DEUXIÈME PARTIE - 1989-1992 :
ENTRE MORT NATIONALE ET EXPLOSION LOCALE ?

A-t-on pu assister ou non à Poitiers à l'apogée puis au brusque essoufflement du mouvement alternatif ? Fut-ce la fin des structures constituant la scène locale poitevine, à l'image de la situation globale en France et si l'on en croit les thèses relayées par l'historiographie concernant ce sujet ? Les bornes chronologiques de ce chapitre vont nous permettre d'envisager cette montée en puissance de la scène, en constatant notamment l'émergence de nouveaux acteurs importants au sein de cette scène, tout en ayant un recul temporel nécessaire pour appréhender leur évolution et ainsi donner écho ou non aux idées reçues relayées par les écrits relatifs à notre


I. LA FONDATION DE LA FANZINOTHÈQUE DE POITIERS : LA PRESSE ALTERNATIVE COMME COMPLÉMENT DE LA SCÈNE POITEVINE PRÉEXISTANTE La Fanzinothèque ouvre ses portes pour la première en fois en novembre 1989, à l'occasion du festival « Trans Europe Halles » organisé par le Confort Moderne, dans les murs duquel le petit local trouve sa place.146(*) « Première bibliothèque du genre en Europe »147(*), voire au monde, par sa longévité et par la richesse de son fonds, nous allons au cours de cette partie essayer d'analyser l'origine, la nature et le fonctionnement de ce lieu hors du commun ainsi que son inscription dans les dynamiques alternatives à différentes échelles. A/ Poitiers : un espace propice à la création de la Fanzinothèque Comme nous venons de le signifier, la Fanzinothèque est un lieu unique, qu'on ne trouve qu'à Poitiers. La définition préalable de son action va nous permettre de mettre en lumière les facteurs propices à l'implantation d'une telle structure précisément dans la ville de Poitiers. Son nom, déjà peu commun, donne assez facilement une idée de son activité. Il se découpe en deux pour donner « fanzine » - « othèque », ce qui laisse deviner « un lieu d'archivage, de stockage, de conservation, de consultation et de lecture des fanzines. »148(*) Relativement marginal, ce type de production demande une définition précise pour comprendre l'intérêt d'un tel lieu : « A côté des magazines professionnels, les fanzines constituent une source alternative d'informations et de promotion du champ musical. Ce média se distingue fondamentalement de la presse dominante par trois caractéristiques essentielles : un manque de capital économique, une absence de professionnalisation et des réseaux de distribution non institutionnels. »149(*)


Ce type de presse répond parfaitement aux préceptes Do It Yourself, puisqu'il a émergé au moment où les formations musicales ne trouvaient pas de lieux pour se produire sur scène et ne trouvaient aucun écho au sein de la presse traditionnelle. Ce sont donc les amateurs de ces nouvelles musiques qui se sont improvisés rédacteurs en chef de leur propre « magazine de fanatique » (fanzine est en fait la contraction du terme « fanatique » et « magazine ») pour les soutenir et les promouvoir. Il est donc tout naturel que cette presse amateur ait largement contribué à l'émergence du mouvement alternatif tout en y étant largement associée en tant que composante essentielle. Accompagnant l'ascension de celui-ci, le nombre de titres a largement augmenté durant les années 1980, notamment pendant la fin de cette décennie et le début des années 1990, car « les fanzines arrivent après la musique. »150(*) Cependant, ce type de presse underground « [faite] par des amateurs pour des amateurs »151(*) est souvent resté de ce fait réservé à un cercle restreint d'initiés, assez impliqués dans la vie de la scène pour échapper aux contraintes liées aux faibles tirages et aux réseaux de distributions parallèles rendant difficile l'accès aux fanzines. L'un des objectifs principaux de la Fanzinothèque a donc été de « faire connaître la culture zine »152(*) comme l'explique Didier Bourgoin153(*), membre fondateur du lieu, et de vulgariser un type de documentation peu reconnu. Dans ce but, l'implantation d'une structure propre à concrétiser cet objectif semblait appropriée dans la ville de Poitiers, qui entretenait des rapports particuliers avec le monde des fanzines et constituait une place importante de la petite presse parallèle dans les années 1980. En effet, tout d'abord en terme de production de fanzines, la capitale régionale a été le berceau de nombreux titres dès la fin des années 1970. Témoin de l'intérêt de certains Poitevins pour la presse alternative, un premier organe de distribution éphémère est monté de façon spontanée par « Alain Bobant, inventeur du mot « fanzinothèque » en 1972. »154(*) Celui-ci s'était constitué un petit stand facilement amovible qu'il plaçait devant le cinéma qui se trouvait au 94, avenue de la Libération, où siège actuellement le magasin de meubles « Groupe Anti Gaspi. » Ce premier kiosque de presse alternative - qui a certainement inspiré les créateurs de la Fanzinothèque pour le choix du nom - et la date de sa création sont significatifs de l'attrait précoce de certains Poitevins pour la presse parallèle, qui n'en est vraiment à l'époque qu'à ses balbutiements, et reste très confidentielle.

Cet engouement s'est retrouvé dès le début des années 1980 par la production, et non plus seulement par la diffusion, de quelques titres accompagnant l'explosion du mouvement punk et ses retombées en France. « Il y a eu des fanzines depuis vachement longtemps sur Poitiers. Tant Qu'il y Aura du Rock, des mecs qui ont commencé à 13 ans »155(*) et dont l'un d'entre eux, David Dufresne, est aujourd'hui un journaliste indépendant reconnu ayant travaillé pour le quotidien Libération ou la chaîne d'information i-Télé. Poitiers constitue donc un terreau propice à l'édition de fanzines, avec des auteurs de talent, et on ne peut exclure comme facteur de profusion l'action de LOH qui donne de la matière aux rédacteurs. Didier Bourgoin explique ainsi : « Quand je faisais des fanzines, ça répondait au nombre de concerts dans ma ville. [...] C'était en fonction des concerts que L'oreille est hardie faisait venir. »156(*) Ces propos sont confirmés par Marie Bourgoin157(*) : « il y'avait le Confort Moderne qui a vachement boosté aussi quand même, c'était cool d'avoir un truc culturel, alors ça te donne envie de faire un fanzine, de raconter des trucs. »158(*) Les manifestations organisées dans le début des années 1980 par LOH - et notamment le Meeting de 1983- ont donc donné du grain à moudre aux rédacteurs de fanzine qui pouvaient ainsi relayer des informations sur des groupes nouveaux et importants : Didier Bourgoin réalise ainsi le premier interview du groupe Sonic Youth dans un fanzine français. A ces fanzines accompagnant l'ascension des musiques amplifiées relayées par LOH, il convient d'ajouter un autre type de presse amateur (qui reste tout de même liée aux fanzines rock), très implantée à Poitiers et qui joua un rôle important dans l'ouverture de la Fanzinothèque : la presse lycéenne. Se développant dans le courant des années 1980 dans les lycées Victor Hugo, Camille Guérin et Aliénor d'Aquitaine159(*), les fanzines lycéens abordent des sujets plus vastes que les fanzines musicaux ou politiques tout en reprenant certains des mêmes thèmes : « Le journal lycéen c'est soit pour, soit contre le bahut. Ca parle que du bahut, soit c'est pour les profs, soit c'est contre les profs. Ca n'a pas à voir vraiment avec les fanzines, mais ça peut déboucher sur quelque chose comme ça. »160(*) La presse lycéenne est donc quelque peu décriée par le milieu des fanzines rock ou bande dessinée, mais elle est aussi dans certains cas beaucoup plus médiatisée et mise en valeur. Le cas de Poitiers a été significatif dans cette médiatisation, notamment à travers l'organisation dès 1988 du festival « Scoop en Stock ». La première édition se tient à la Maison de la Culture et des Loisirs en mars 1988 et la deuxième a lieu l'année suivante au lycée du Bois d'Amour, avec un battage médiatique relativement important, facilité par la présence de journalistes du Monde, de Télérama et par le soutien des institutions lycéennes et municipales. Cette manifestation fait de Poitiers selon la presse locale, la « capitale du Fanzine »161(*), ce qui n'est pas sans rappeler les articles qualifiant cette même ville de capitale du rock pour évoquer l'action de LOH. La capitale du Poitou-Charentes semble donc décidément à l'avant-garde de la culture alternative française. On remarque donc que la presse alternative, que ce soient les fanzines underground réservés aux initiés ou les journaux lycéens, plus soutenus par les institutions, sont implantés et foisonnent à Poitiers. Découlant des rapports chaleureux entretenus entre la municipalité et les rédacteurs de journaux lycéens, l'idée de créer une Fanzinothèque fixe germe dès le début de l'année 1988, lors de la deuxième réunion du Conseil communal des jeunes, ou CCJ. Correspondant à la politique de gestion de la jeunesse qu'on a vu transparaître au sein du Confort Moderne, la ville de Poitiers a mis en place dès octobre 1987 un Conseil Communal des Jeunes censé répondre aux attentes de cette catégorie de population. Ainsi, lors de la seconde réunion de l'institution le 9 janvier, « un mec branché de Camille Guérin, Nicolas Auzanneau a présenté un projet de « fanzine-othèque » au Confort Moderne. On pourrait y lire tous les journaux écrits par des amateurs. »162(*) Cette proposition va donc dans le sens d'un lieu de consultation de la presse produite dans les lycées. Conformément au vote effectué lors de cette séance du CCJ, le projet est examiné par la mairie qui débourse 287 000 F.163(*) pour aménager un lieu « de stockage, d'archivage et de consultation »164(*) au sein du Confort Moderne (qui semblait tout naturellement désigné pour accueillir ce type de structure renforçant son rôle de pôle culturel alternatif), et prévoit d'employer une personne pour faire fonctionner le lieu de façon permanente.


La Fanzinothèque n'est donc pas une structure qui a été créée par les acteurs qui la font vivre, mais elle est née d'une volonté municipale motivée par les aspirations de la jeunesse poitevine à avoir un lieu où stocker et consulter la presse qu'elle produisait. Didier Bourgoin, le premier employé qui a dirigé la Fanzinothèque ne s'en cache pas : « En fait c'est pas mon idée. Moi je faisais des fanzines, j'avais un magasin de disques qu'on avait avec une association [« La Nuit Noire » gérée par l'AMP nda], on était assez anti-subventions, on faisait des concerts. Et on vient me trouver, un jeune mec, ça s'appelait le CCJ. Ils voulaient une fanzinothèque parce que dans leurs bahuts, ils faisaient tous des journaux lycéens. »165(*) Une fois les aménagements effectués dans le petit local donnant sur le bar du Confort Moderne et Didier Bourgoin engagé par la mairie, la Fanzinothèque ouvre ses portes à l'occasion du festival « Trans Europe Halles » organisé en novembre 1989 par le Confort Moderne. Il va désormais nous falloir voir comment la structure, tout en étant née des décisions municipales, a réussi à se faire une place au sein du mouvement alternatif français. B/ Du lieu de stockage de la presse lycéenne au temple du fanzinat français : l'appropriation du lieu par ses acteurs Nous venons de le voir, la Fanzinothèque a été créée sur une décision de la municipalité de Poitiers, à la demande du CCJ, afin de stocker et de consulter la presse amateur émanant principalement des lycées. Même les statuts de l'association n'ont pas été rédigés avec les acteurs du lieu : ils ont été pensés par les institutions municipales et lycéennes représentées par Mireille Barriet (qui présidait le CCJ à l'origine de la décision) et par Pascal Famery, ainsi que par Fazette Bordage du Confort Moderne (qui ne faisait qu'accueillir le lieu, sans avoir de prise sur le fonctionnement de la Fanzinothèque). Cela a donc donné des statuts très stricts avec des directives précises quant au fonctionnement interne de l'association, régi par non moins de 17 articles fixant les modalités de votes, d'éligibilité etc.166(*) Qu'il s'agisse du mode de création, ou de la nature des documents archivés - bien que certains se démarquent des journaux purement axés sur la vie de l'établissement scolaire - on voit donc bien que la Fanzinothèque n'a pas au premier abord les caractéristiques des structures alternatives telles que nous les avons déjà envisagées, dans le sens ou ce ne sont pas les acteurs du lieu, ceux qui l'ont fait vivre, qui ont investi un lieu par-eux-mêmes pour ensuite mettre les pouvoirs publics devant le fait accompli. Il faut toutefois noter la réputation acquise par la structure dans le mouvement alternatif, qui trouve un large écho à travers toute la France. Alors que les rédacteurs de fanzines auraient pu aisément tourner le dos à un tel établissement émanant directement des pouvoirs publics, et censée répertorier une presse issue des lycées - ce qui se démarque de l'éthique indépendante des fanzines alternatifs - la Fanzinothèque s'est rapidement constituée un fonds conséquent de productions écrites portant sur différents sujets (musique, politique, bande dessinée, science-fiction etc.) venant « des quatre coins de la France et de l'Europe. »167(*)

Pour comprendre cette inscription quasi-directe de la structure au sein des dynamiques de la presse underground difficile d'accès, il convient d'expliciter le choix pertinent ayant été fait par le CCJ pour la personne devant diriger et tenir le lieu. Comme nous l'avons déjà mentionné, c'est Didier Bourgoin qui fut salarié par la mairie dès le début, même si cet emploi a pu poser quelques problèmes de conscience à l'intéressé, « anti-subvention » comme il se définissait lui-même dans une citation mentionnée plus haut : « Derrière, c'était une volonté municipale. La mairie en créant la Fanzino mettait des moyens financiers, non seulement des moyens financiers mais aussi salarier la personne, en l'occurrence moi. Ça, déjà intellectuellement, ça me gênait. »168(*) C'est finalement l'alliance entre une activité enrichissante personnellement et un apport financier non négligeable qui a poussé Didier Bourgoin à accepter le poste : « on avait déjà 3 enfants, j'avais plus de boulot depuis que j'étais plus pion, j'avais passé tous les exams, pour être conservateur de musée tout ça, mais ça me plaisait pas. »169(*) Cette proposition d'emploi arrivait donc à point nommé et lui permettait de s'impliquer de façon professionnelle dans un domaine qui le passionnait depuis plusieurs années : les fanzines et la culture rock en général. C'est donc sous son impulsion que la Fanzinothèque est très vite passée d'un simple lieu de stockage pour journaux lycéens à un fonds répertoriant un grand nombre des titres issus du fanzinat français et européen. « En fait, comme Didier était déjà disquaire, il avait déjà des fanzines dans la cour, [...] on a dévié assez facilement sur les rockzines, et puis c'était en pleine explosion, il y'en avait plein, c'était vraiment la période d'or. »170(*) Détournant, ou plus justement dépassant en quelque sorte les volontés municipales, ou plutôt celles du CCJ - la mairie ayant seulement financé la création de la structure - Didier Bourgoin a créé un lieu bien plus riche qu'un entrepôt de journaux lycéens, en profitant du manque d'intérêt de la mairie pour ce lieu d'un genre nouveau : « il se trouve que la ville n'a pas tiqué plus que ça, enfin elle n'est pas venue voir non plus ce qui se passait dans les contenus, donc liberté, quoi. On a dévié un peu sur le rock. »171(*) Ayant désormais mis en lumière les moyens par lesquels Didier Bourgoin avait réussi à donner à la Fanzinothèque une image détachée de celle d'un lieu institutionnel, il va désormais nous falloir expliquer les raisons qui ont pu permettre la constitution d'un fonds aussi riche et diversifié. Tout d'abord, nous l'avons déjà souligné, mettre Didier Bourgoin à la tête de ce lieu était déjà très pertinent. Très impliqué dans le milieu alternatif français, c'est lui qui tenait la boutique « La Nuit Noire » située dans la cour du Confort Moderne, dont nous avons auparavant montré la renommée nationale voire internationale à travers le témoignage de Fabrice Tigan. En outre, cette même boutique était, rappelons-le gérée par l'AMP, dont Didier Bourgoin faisait partie dès le début, et qui a contribué à faire venir à Poitiers de nombreux groupes alternatifs, dont Bérurier Noir en 1984. Didier Bourgoin se constitue donc à travers cette association un ensemble de contacts qui lui ont permis de faire de « la Nuit Noire » une boutique de disques très bien fournie, que ce soit en supports vinyles, mais aussi en fanzines, pour lesquels le disquaire se passionne. Dès le début, la Fanzinothèque bénéficie donc de « sa collection personnelle, histoire de gonfler les rayons »172(*) mais aussi des contacts accumulés durant toute son activité au sein du milieu associatif alternatif et dans le milieu du fanzinat. Didier Bourgoin a en effet contribué à la rédaction de quelques fanzines : très lié à l'AMP, dont les deux auteurs sont les « chevilles ouvrières »173(*), « Arsenal Sommaire Poitiers » est un fanzine d'informations relatives au rock régional. Didier Bourgoin cumule donc un certain nombre d'activités, notamment au sein de l'AMP, à l'image de nombreux producteurs de fanzines, ce qui lui fournit un nombre conséquent de relations : « L'implication des acteurs d'un fanzine se limite rarement à la seule édition de celui-ci. Nombre d'entre eux jouent dans un groupe, animent en parallèle des émissions de radio, organisent des concerts, produisent des compilations K7, vinyles ou CD, animent un réseau de distribution de disques, K7 et d'autres fanzines. »174(*) L'attrait du fanzinat national lié à la scène alternative pour la Fanzinothèque s'est donc développé tout naturellement, et son patron l'explique simplement : « Moi je connaissais déjà tous les fanzines qui existaient. On correspondait. »175(*) Marie Bourgoin, qui rédigeait Laocoon (très orienté vers le rock) avec Didier Bourgoin, détaille un peu plus ce processus : « On faisait des fanzines avant que la Fanzino existe, on avait déjà tout un réseau : on correspondait, par courrier a l'époque, on se baladait dans la France, on connaissait déjà le réseau des fanzines... Donc après, on a fonctionné exactement de la même manière. [...] C'est pour ça que c'est bien passé d'ailleurs auprès des fanzines. Parce que ça aurait pu être perçu comme un truc institutionnel, et puis non pas du tout. »176(*)

Dès le départ, la renommée de Didier Bourgoin et de son entourage proche, qui oeuvrait de façon bénévole mais très impliquée au fonctionnement de la Fanzinothèque, a permis au fonds de s'enrichir grâce à l'envoi spontané des productions de nombreux auteurs de fanzines, qui voyaient en elle la formidable entreprise d'archivage et de communication d'une presse théoriquement condamnée à une existence non seulement confidentielle mais aussi éphémère. Par ailleurs, l'équipe de la Fanzinothèque, Didier et les bénévoles, ont tout fait pour se décloisonner des locaux du Confort Moderne dans le but de faire connaître son action, au plus près des rédacteurs de fanzines, mais aussi des lecteurs. Cela s'est traduit par la présence de stands sur de nombreuses manifestations culturelles françaises, dont le festival de la Bande Dessinée d'Angoulême. Didier Bourgoin a ainsi dépassé son rôle de salarié qui aurait pu rester cantonné dans son local à classer les fanzines, pour sillonner les routes et faire connaître la structure ; la passion et le militantisme culturel ayant pris le pas sur la simple activité professionnelle. Le Fanzinothécaire se souvient : « En 1990 on allait partout quoi. On était sur tous les fronts. Je partais avec ma voiture avec des caisses de fanzines, et j'allais me faire voir parce que les gens demandaient : « C'est quoi une Fanzinothèque ? Qu'est ce qu'ils veulent ? » Donc de visu ce sera mieux. »177(*) La Fanzinothèque ne se résume donc pas à un local de stockage et de consultation, à un simple lieu, mais marque son action par l'organisation d'événements de grande ampleur : le festival « Trans Zines en Halles » de 1990, associé au « Trans Europe Halles » du Confort Moderne a presqu'éclipsé ce dernier, si l'on en croit la presse locale qui titre alors « Fanzines et rock = mariage. »178(*) Elle reste très associée au milieu associatif, en témoigne son fonctionnement qui reste simpliste malgré les contraintes précises exprimées dans les statuts: « il y'a une association avec un C.A., avec des adhérents qui viennent emprunter. Le C.A. a un bureau et après il y'a 5 salariés »179(*) (un en 1989, puis deux en 1993, pour arriver à cinq de nos jours). Cet attachement à ce milieu à donc permis de fédérer beaucoup de personnes autour des événements organisés par la Fanzinothèque. Voyons désormais comment l'événementiel - entre autres - a pu constituer un élément déterminant dans la durée de vie de la structure. C/ L'événementiel professionnalisant et un matériau inépuisable comme facteurs de durabilité Ce sont finalement les moyens amenant au développement d'une activité événementielle régulière qui vont nous intéresser pour mettre en lumière les aspects qui ont permis à la Fanzinothèque de se maintenir dans le temps. Ces moyens sont explicités par Didier Bourgoin : « J'ai embauché des personnes assez proches de moi, que je connaissais, qui faisaient du bénévolat. [...] J'ai utilisé tous les dispositifs d'aide à l'emploi, pour constituer une équipe. Je me suis dit : « il faut que cette structure dure, pour cette mémoire. » Et c'est pour ça que je me suis mis assez vite à organiser de l'événementiel. » 180(*) A l'image du Confort Moderne qui a aussi constitué, nous l'avons vu, un moyen de créer des emplois pour la jeunesse, la Fanzinothèque revêt également cette fonction qui semble largement déterminante pour la survie du lieu, ce qui a bien été compris par Didier Bourgoin qui associe directement durée et professionnalisation. Marie Bourgoin fait également ce parallèle et prend également pour appuyer cette thèse l'exemple d'autres villes en France : « Il y'a eu des tas de gens qui ont créé des Fanzinothèques, des coins... des choses... Seulement, ça a toujours fonctionné sur du bénévolat. Forcément au bout d'un moment, les gens ils s'épuisent, ils cherchent du travail, ils s'en vont et puis voilà, les choses se plantent quoi. Et ici, c'est pourquoi ça dure depuis 20 ans, c'est parce qu'il y'a des salariés quoi. Avec une subvention assez... assez importante pour faire des actions. »181(*) Comme nous l'avons déjà vu pour le cas de LOH, le bénévolat est encore une fois bien montré comme une source d'épuisement qui condamne les structures à l'épuisement et souvent à la dissolution (à l'image des tentatives de créer des fanzinothèques ailleurs dans l'hexagone).


De plus, cette fois-ci, un élément est à prendre en compte et à mettre en parallèle directe avec cette professionnalisation : il s'agit de la volonté, du soutien et de l'attitude de la mairie, qui a semble-t-il largement favorisé la longévité de la Fanzinothèque. Si les subventions en elles-mêmes sont évoquées, il faut aussi expliciter le rôle de certains membres du conseil municipal, et plus précisément celui de Mireille Barriet, qui présidait le CCJ de 1988 et qui « avait défendu la culture crade contre la culture clean. C'est une prise de position assez courageuse et pas si fréquente que ça. »182(*) Certains membres des instances municipales ont donc largement soutenu ce type d'initiatives, même si cela peut contraster avec le fait que la mairie ne s'est également que peu intéressée aux activités de la Fanzinothèque. Ce désintérêt - finalement un peu synonyme d'indépendance - a eu l'effet bénéfique de laisser les mains libres à l'équipe gérant le lieu, qui aurait pu être contrainte de mieux respecter les objectifs initiaux (c'est-à-dire se contenter de répertorier des journaux lycéens) ou même censurée, comme ce fut le cas lors d'un des rares contacts directs entre des membres de la mairie et les fanzines lorsqu'un numéro de « Canicule » avait fortement déplu à Jacques Santrot, qui avait porté plainte contre le journal, le condamnant ainsi à la cessation d'activité. « S'ils avaient dû venir lire les contenus, euh je crois que la Fanzinothèque aurait dû fermer direct. Ca c'est clair. »183(*) L'attitude de la mairie de Poitiers a donc permis au lieu de se développer en toute indépendance de ton, un trop fort contrôle des contenus ayant sûrement pu déboucher sur la fin de la Fanzinothèque. L'autre facteur tient à la nature des documents qu'elle répertorie. Comme nous l'avons dit, les membres de la structure sont suffisamment impliqués dans le monde des fanzines et du mouvement alternatif pour recevoir de façon régulière des productions des quatre coins de la France (la Fanzinothèque continue par exemple à recevoir entre 50 et 100 fanzines par mois), ce qui leur fournit une charge de travail assez importante pour classer et archiver tous ces fanzines durant plusieurs mois, voire plusieurs années.


De plus, l'autre fonction de la Fanzinothèque est également de conserver des archives passées. Rappelons que l'une des caractéristiques principales du fanzine est sa durée de vie très courte, son faible nombre de numéros, qui sont dus à la précarité du statut de ses auteurs. La Fanzinothèque regorge donc de revues amateurs dont les parutions sont achevées depuis bien longtemps, mais qu'elle conserve et communique au public. La structure joue donc le double rôle de répertorier la presse actuelle et de conserver les anciens titres. Donc même si le genre du fanzine, si la presse alternative était condamnée à disparaître définitivement, ce qui n'est pas à l'ordre du jour, les membres de la Fanzinothèque continueraient tout de même leurs activités de conservateurs de ce type d'archives atypiques. Le lieu cumule finalement les fonctions de fonds documentaire, mais aussi quelque part de musée, dans le sens où une part du travail effectué tient à la constitution d'un fonds regroupant des documents de même type, mais également parce que la nature même de ces documents - pour lesquels la dimension esthétique joue un grand rôle - implique une mise en valeur différente de celle de productions écrites traditionnelles (d'autant plus lorsque les fanzines témoignent d'une époque révolue). Oscillant sans cesse entre ces deux caractéristiques, « le fanzine s'éloigne du média de production massive, pour se rapprocher de la création artistique. »184(*) Ces fonctions interdépendantes et sa situation privilégiée et reconnue au sein de la presse alternative française permettent donc à la Fanzinothèque d'envisager un avenir lointain. Nous avons donc pu voir que si la Fanzinothèque était née d'une décision municipale, les acteurs la faisant vivre l'avait très vite inscrite au sein des dynamiques alternatives hexagonales, dans lesquelles ils s'étaient déjà largement impliqués. Plusieurs facteurs ayant favorisé sa longévité, la Fanzinothèque est très vite devenue un autre pilier poitevin faisant de la ville une place forte de la scène alternative nationale. En 1989 également, la naissance d'un autre acteur allait également y contribuer.

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