Toutes les vidéos et images incluses sur ce blogs sont la propriété de leurs ayants-droits respectifs. Elles peuvent être retirées du blog à tout moment par simple demande d'un ayant-droit. Tous les articles dont la source est mentionnée peuvent aussi être retirés par simple demande de l’auteur.

mardi 4 juin 2013

La scène alternative de Poitiers 1984-1989 par Maxime VALLEE




Excellent "article" sur l’histoire de du confort moderne à POITIERS pioché sur http://www.memoireonline.com/10/11/4886/La-scene-alternative-de-Poitiers-

La scène alternative de Poitiers
par Maxime VALLEE

Université de Poitiers - UFR Sciences Humaines et Arts - Master 1 Civilisation Histoire et Patrimoine 2011AUTEUR VALLEE Maxime Année : 2010/2011
Master



PREMIÈRE PARTIE - 1984-1989 :
DE L'ENTERREMENT À L'ENRACINEMENT DE L'OREILLE EST HARDIE


Cette première partie va nous permettre de voir comment l'association L'oreille est hardie, aujourd'hui très bien implantée dans le tissu culturel poitevin, a construit son ascension - qui ne s'est pas déroulée sans embûche - jusqu'à la fameuse date clé de 1989.

I. 1984 : MORT DÉFINITIVE OU SIMPLE GESTATION ?
L'année 1984 semble être, à la vue des différents fonds d'archives, une année creuse en termes d'activité culturelle alternative à Poitiers. On retient comme seul fait marquant l'organisation à l'amphithéâtre Descartes par l'AMP (Association musicale poitevine) d'un concert de Bérurier Noir le 9 juin.18(*) Marquant non par le fait qu'il s'agisse du groupe censé avoir fait imploser le mouvement alternatif à lui tout seul, mais plutôt par celui qui a consisté à le faire venir dans la province poitevine à une époque où il ne bénéficiait pas encore de toute l'audience qu'on lui connait aujourd'hui (ce qui a d'ailleurs conduit à un fiasco du concert). Outre cet événement, les sources concernant notre sujet d'étude semble cruellement faire défaut. Comment interpréter ce manque d'informations concernant le milieu associatif musical poitevin, qui peut laisser planer le doute concernant la pertinence du choix de nos bornes chronologiques ? Ce milieu n'est-il pas encore né, ou très peu actif ? Est-ce une année creuse ? Une période charnière ? Afin de répondre à ce questionnement et de comprendre la situation de 1984, il va nous falloir étudier les événements de l'année précédente, qui permettront alors de donner des perspectives à notre travail.

A/ Le Meeting :

pleins feux sur Poitiers Le mois de juin 1983 reste symbolique dans l'histoire culturelle de Poitiers. Un mois marqué par le déroulement du festival intitulé « Le Meeting ». Organisé dans plusieurs lieux de Poitiers (au Théâtre situé Place du Maréchal Leclerc, ou sous un chapiteau implanté en face de l'ancien lycée des Feuillants, boulevard Lattre de Tassigny) le festival accueille de nombreux groupes dont la renommée actuelle n'est plus à faire. L'orchestre de Glenn Branca ouvre ainsi les festivités le 4 juin et sa venue ne laisse pas la presse indifférente. Considéré comme « la tête de file du mouvement musical le plus important depuis les minimalistes »19(*), l'artiste new-yorkais joue son seul concert en France pour cette année à Poitiers et amène avec lui d'autres artistes, presqu'anonymes pour l'époque, mais aujourd'hui mondialement reconnus. C'est ainsi que le groupe Sonic Youth, un groupe majeur de la scène rock internationale, effectue sous le chapiteau poitevin son premier concert en Europe le 26 juin 1983. Les mystérieux Américains The Residents, eux-aussi très avant-gardistes et très réputés, passent par le Meeting pour un de leurs très rares concerts. L'éclectisme du reste de la programmation s'exprime à travers la présence mêlée de grands noms de la scène rock à réputation mondiale comme Orchestre Rouge ou Killing Joke et de musiciens traditionnels égyptiens : les Musiciens du Nil.

Derrière ce festival ayant obtenu un large écho à travers la presse nationale, notamment dans les colonnes de Libération qui consacre un article à chacune des soirées du Meeting - écrit par un journaliste dépêché pour l'occasion - on retrouve l'association L'oreille est hardie. Fondée en 1977 avec comme premier nom L'oeil écoute, L'oreille est hardie, ou LOH, organise et promeut dès le départ des spectacles favorisant « l'ouverture et le décloisonnement : Musiques actuelles et traditionnelles (sacrées et populaires), culture rock, jazz et inclassables [en direction de] publics jeunes et moins jeunes, jonction avec l'immigration. »20(*) Cependant, bien au-delà de la volonté de mettre en avant un style musical, une esthétique particulière, c'est l'envie de faire partager des sonorités, des ambiances nouvelles qui animent l'association. LOH « s'est toujours sentie mal à l'aise dans la contemplation de valeurs culturelles sûres. »21(*)

Les objectifs fixés par l'association sont donc très clairs : il s'agit de confronter des artistes peu ou pas reconnus, et donc pas relayés par les canaux traditionnels du spectacle (publics ou privés), à des publics visiblement demandeurs si l'on en croit le succès acquis au fil des années, permettant à la structure d'organiser de plus en plus de manifestations (de six en 1977, LOH est passé à la mise en place de vingt-trois manifestations trois ans plus tard22(*)).

Cette volonté de faire se produire à Poitiers de nouveaux artistes a conduit LOH à s'inscrire dans des réseaux dépassant les limites de l'Hexagone. La programmation établie par l'association montre bien que les membres de LOH créent dès leurs débuts des liens avec des groupes ou des structures - alternatifs ou non - étrangers, et pas seulement européens. C'est d'ailleurs probablement cette capacité à faire jouer de grands artistes en devenir qui a donné à LOH, et par extension à Poitiers, l'image d'une place culturelle importante, qu'elle conserve encore aujourd'hui à travers cette histoire.

Dès 1981, la presse locale considère déjà que « L'oreille est hardie a fait de Poitiers l'une des quatre ou cinq plaques tournantes de la musique non-européenne en France. »23(*)

Cette affirmation se justifie par l'éclectisme musical international installé par LOH à Poitiers : qu'il s'agisse de musique traditionnelle indienne ou arabe, de blues ou de jazz américain ou encore de rock alternatif anglais, l'association poitevine a toujours essayé de dénicher des talents en gestation à travers le monde - quelque qu'en soit le « genre » musical - et dont la venue en France était impossible par le biais des structures traditionnelles de l'industrie musicale. Les Poitevins ont souvent été visionnaires, puisqu'ils ont fait venir à Poitiers de futurs grands noms à maintes reprises.

Ce fut par exemple le cas de The Cure, groupe catalogué « new wave » (se traduisant par « nouvelle vague »), qui se produisit deux fois à Poitiers, à l'amphithéâtre Descartes, le 27 octobre 1980 et le 8 octobre 1981.24(*) On remarque une nette différence entre les deux concerts : on ne trouve aucune trace dans la presse de celui de 1980, alors que celui de 1981 est annoncé dans les quotidiens locaux comme un événement, et un compte-rendu est même publié quelques jours plus tard.

En un an, le groupe anglais a tout simplement percé. C'est-à-dire que LOH fait jouer en 1980 un groupe quasiment inconnu en France, qui n'attire pas les foules, et participe ainsi à l'acquisition de sa notoriété ; ce qui lui permet d'organiser le même concert un an plus tard devant une salle comble. Permettre à des groupes inconnus et exclus des circuits de l'industrie musicale d'atteindre la notoriété et la reconnaissance fait donc partie des objectifs de l'association dès le début : « Face à l'industrie privée du spectacle (« le show bizz ») qui n'a jamais créé de musique novatrice et se contente d'exploiter des valeurs sûres, il n'y eut jusque là qu'un réseau d'associations plus ou moins éphémères pour soutenir les musiques créatives, pour programmer les groupes et leur permettre de trouver un public. [...] Et c'est souvent dans de tels réseaux fragiles que les vedettes d'aujourd'hui ont trouvé leurs premiers partenaires, ceux qui leur ont permis de tenir jusqu'à la reconnaissance médiatique. »25(*)


C'est ce genre de pratiques qui confère aujourd'hui encore à LOH la réputation de remarquables découvreurs de talents à l'échelle internationale, même si cette image a souvent été acquise à retardement. En effet, faire découvrir de nouvelles expériences musicales constitue un risque certain pour l'association, qui s'est souvent heurtée à l'incompréhension du public. Les premiers pas de LOH ne se font d'ailleurs pas sans difficulté : on retrouve par exemple dans la revue de presse du Confort Moderne de 1979 un article dont l'origine et la date précise ne sont pas spécifiées, dressant un bilan de l'action de LOH au bout de deux ans. Il en ressort beaucoup d'incompréhension de la part du journaliste, qui oppose le point de vue de l'association déplorant un public trop fermé d'esprit, au sien et à celui d'une partie du public, critiquant l'élitisme de la structure. Ce manque de réceptivité transparaît beaucoup à travers la presse d'époque, qui n'hésite parfois pas à tirer à boulets rouges sur certaines manifestations organisées par LOH.

Ainsi, les quotidiens locaux ne sont pas tendres lorsqu'ils relatent le manque d'ambiance au concert de 12°5 organisé par LOH à la MJC d'Aliénor d'Aquitaine. Si les journalistes mettent un peu l'accent sur la démarche éthique du groupe qui « ne sont pas des requins tristes reconvertis un peu démago ou des jeunes cadres aux dents longues du rock business »26(*) et revendiquent par là une démarche alternative, c'est d'un « bide », d'un groupe qui « s'est ramassé » dont le même journal parle quatre jours plus tard. Pourquoi retient-on alors aujourd'hui ce genre d'événement si décrié ? Parce que le journaliste n'a perçu qu'un groupe jouant une musique à laquelle il n'était pas très réceptif, devant un public clairsemé, ce qui équivalait pour lui à un échec. Or, ce que l'on garde aujourd'hui, et qui a d'ailleurs été compris il y a longtemps par les contemporains de cette époque, c'est que LOH a fait jouer à Poitiers - et ainsi contribué à sa renommée - un grand nom de la musique amplifiée française, qui a collaboré avec de nombreux artistes de la musique populaire hexagonale, comme Jacques Higelin ou Bernard Lavilliers. Ce « flair », cette capacité à faire décoller des artistes de talent - français ou non - est donc devenue en quelque sorte la marque de fabrique de LOH et lui a donné une réputation à l'échelle nationale.


Pourtant, malgré l'image de marque, les succès indéniables accumulés jusqu'en 1983 et « plus de 200 groupes, orchestres ou solistes produits à Poitiers sans concession à la mode, sans se soucier des habitudes de consommations culturelles »27(*), LOH décide de mettre un terme à ses activités en organisant un dernier événement à la hauteur de l'empreinte que la structure a laissé dans le paysage culturel poitevin : le Meeting. Véritable « manifeste politique, qui a rendu fou Santrot28(*) »29(*) selon Francis Falceto,30(*) ce festival s'installe au coeur de Poitiers durant presqu'un mois et offre le « plateau le plus prestigieux et le plus mégalo de « Juin à Poitiers.» »31(*) Cette manifestation consacre les pratiques et les liens dans lesquels LOH s'est inscrite depuis sa fondation : l'axe Poitiers - New-York atteint son sommet avec la venue de Glenn Branca et de Sonic Youth, les liens avec le rock anglais s'expriment à travers Killing Joke, et la musique traditionnelle du monde entier trouve également sa place avec les Musiciens du Nil.

Ce sabordage retentissant sonne donc comme le dernier coup d'éclat de l'association poitevine, qui fait l'objet d'une large campagne de soutien à travers la presse nationale, poussant LOH à continuer son action culturelle. Voyons à travers tous ces articles, les raisons qui ont poussé les jeunes Poitevins à abandonner leur activité de programmateurs artistiques.



B/ La Ville de Poitiers et L'oreille est hardie :
une politique de l'effort insuffisante La lecture de l'ensemble de la revue de presse concernant l'autodissolution de LOH traduit plusieurs faits. Tout d'abord, il est important de constater que la campagne de soutien qu'engendre la disparition de la structure poitevine est presque plus importante dans des journaux extérieurs à la ville de Poitiers que dans les quotidiens locaux. Le journal Libération suit ainsi les jeunes Pictaviens depuis le début des années 1980, séduit par une association qui « a habitué un public substantiel aux dérives sonores les plus inhabituelles »32(*), et consacre plusieurs articles consécutifs à l'annonce du jubilé de LOH en ce mois de juin 1983.

Un envoyé spécial est même dépêché à Poitiers pour raconter le Meeting au jour le jour, ce qui témoigne de l'ampleur de l'événement. À l'échelle nationale, LOH est donc devenue très réputée et la campagne de presse militant pour sa sauvegarde laisse même transparaitre une nette admiration, voire finalement de l'envie :

« Vive Poitiers ! Qui est capable à Paris de proposer un tel programme? »33(*) interroge-t-on dans Le Matin de Paris. Cette admiration est d'ailleurs amplifiée par l'image que ces titres nationaux se font de Poitiers. Si la capitale poitevine reflète déjà par le biais de son campus universitaire l'image d'une ville étudiante, c'est celle d'une « ville bourgeoise endormie »34(*) qui prévaut chez eux et qui force le mérite de LOH : celui d'instaurer une effervescence culturelle dans une localité qui ne s'y prête a priori pas. Ce ressenti est d'ailleurs partagé par certains membres de l'association : Falceto se plaint ainsi que « Poitiers est encore une ville endormie, c'est toujours la foire d'empoignes avec des rivalités féodales. »35(*) Ce membre de l'association fait donc deux ans avant l'annonce de la cessation d'activité de LOH, le constat de relations difficiles avec les institutions poitevines.

Pourtant, le contexte politique de Poitiers et son volet culturel semblent à première vue adaptés au développement d'activités musicales - entre autres - diversifiées. « En 1977, la nouvelle majorité socialiste conduite par J. Santrot entreprend une politique de développement culturel, modèle de l'action culturelle locale des municipalités de gauche de 1970 à 1980. »36(*) Libération fait le même constat en observant une municipalité qui « a multiplié par six le budget de la culture [et] a choisi le fédéralisme, contre la centralisationbunkérisation type Maison de la Culture. »37(*) On se trouve donc en présence d'une municipalité « passée à gauche » en 1977, adoptant une ligne culturelle forte qui favorise les associations - à l'image de beaucoup d'autres agglomérations de plus de 30 000 habitants ayant élu une majorité socialiste cette même année - en contradiction avec celle du gouvernement giscardien et son « désengagement financier [...] qui laisse aux municipalités de très lourdes charges. »38(*)

C'est finalement cet ensemble de politiques locales qui a préfiguré le volet culturel de la politique nationale du premier septennat de François Mitterrand, qui « aboutit notamment à la reconnaissance du jazz, du rock, du rap »39(*), des styles musicaux nouveaux, largement défendus par LOH. La municipalité a donc tenté de favoriser économiquement les associations poitevines, ce qui s'est traduit par une augmentation progressive des subventions attribuées à LOH entre 1977 et 1983, censées soutenir le budget de l'association, comme en témoigne ce graphique réalisé à partir de divers documents (dossier de demande de subventions et quelques articles de presse) : Evolution des subventions municipales et du budget de L'oreille est hardie (1977-1983) Ce graphique traduit toutefois bien le décalage entre les aspirations de l'association - matérialisées par le budget - et le soutien apporté par la Ville, malgré ses efforts financiers. Les désaccords entre LOH et la municipalité sont anciens et prennent différentes formes. Ceux-ci sont consécutifs aux changements de conception des membres concernant le fonctionnement de leur association. Falceto explique ainsi : « Il y a quatre ans, on regardait avec suspicion les subventions municipales. C'est tout juste si on a accepté les 1000 francs qu'on nous a alloués. Notre point de vue a heureusement changé et on ne crache pas sur les 120 000 francs reçus cette année. Au contraire, on estime que ce n'est pas assez. »40(*) Cette demande de subventions croissante non satisfaite s'accompagne par ailleurs d'un manque de compréhension de la part de la municipalité.

Même si les efforts financiers déployés pour aider les associations poitevines sont réels, bien qu'insuffisants, la Ville adopte une politique de gestion des structures qui semble inadaptée. Pour le technicien culturel local, « il faut que les 13 associations que nous aidons aient des relations entre elles »41(*) afin de mettre leurs moyens en commun : il s'agit du principe fédéraliste mis en place par le conseil municipal pour gérer les associations. Il parait toutefois techniquement difficile de faire mener à bien des projets artistiques communs à des associations labellisées - ayant des buts clairement éloignés - surtout dans le cas de LOH qui propose des spectacles peu conventionnels. Ce fonctionnement anti-centraliste vise à impliquer le milieu associatif dans une logique de rentabilité et de gestion globale de la ville.

Il se matérialise à travers « la SDAC (structure décentralisée d'action culturelle) ; cette grosse structure qui n'a pas encore de statut juridique [qui] possède de fait le monopole de l'animation culturelle sur la ville »42(*), dans laquelle LOH ne trouve finalement pas sa place et a donc le sentiment de ne plus pouvoir aller jusqu'au bout de ses projets. Le manque de moyens conjugué à une mauvaise conception des réelles ambitions de la structure par la municipalité pousse donc LOH à sonner le glas de ses activités au mois de juin 1983.

Cela a pour effet d'attiser les critiques envers la municipalité, qui est accusée de laisser tomber une association réellement active, donnant un souffle nouveau à la vie culturelle de Poitiers. « Oh hé de la mairie, réveillez-vous, avant que les Poitevins n'aient plus le choix qu'entre Sardou et les tournées Karsenty »43(*) interpelle ainsi le journal Libération. LOH se trouvant dans l'impasse, il va maintenant nous falloir analyser les solutions s'offrant à l'association lui permettant d'envisager un avenir moins sombre que l'autodissolution pure et simple, et une alternative à un fonctionnement la rendant trop dépendante du bon vouloir des pouvoirs locaux. Le constat qui découlera de cette prochaine partie nous permettra ainsi de comprendre le virage pris par LOH et le manque d'activité culturelle alternative en 1984.


C/ Muter ou mourir :
quelles solutions pour la survie de L'oreille est hardie ? Additionnées à ces dissensions avec la municipalité, il convient également d'analyser un certain nombre de pratiques, propres au milieu associatif, qui condamnent souvent ce type de structures à de courtes durées de vie, notamment lorsqu'elles font le choix d'un fonctionnement alternatif, avec une forte indépendance. Ces codes communs sont d'ailleurs à mettre en relation avec les divergences entretenues avec les institutions en matière d'action culturelle. Ainsi, LOH « met en avant des cycles courts de production accompagnés d'une organisation du travail souple »44(*) qu'il faut opposer au fonctionnement administratif plus lent de la municipalité, qui entrave les capacités rapides d'organisation d'événements de l'association. Dépendre des infrastructures municipales et donc de la lenteur des décisions de l'administration constitue donc un obstacle et peut constituer un facteur de frustration chez les membres débouchant naturellement sur un sentiment de lassitude.


Un sentiment de lassitude qui peut aisément être relié à la nature même de l'activité des membres. L'organisation du travail souple évoquée plus haut se conjugue avec les statuts des acteurs culturels qui constituent les forces vives de l'association. Ils « sont étudiants, exercent déjà une activité professionnelle ou sont sans emploi et n'ont pas de projet précis pour leur avenir. »45(*) Les programmateurs de LOH exercent donc cette activité associative en tant que bénévoles, à l'exception de « 3 salariés seulement (1 poste et 2 demi) »46(*) touchant des salaires autofinancés. Il faut donc comprendre la précarité qu'implique ce mode de fonctionnement se fondant sur un bénévolat passionné. Dans une région où les seuls tourneurs de musiques amplifiées ou traditionnelles sont des bénévoles qui portent à eux-seuls le poids d'une demande croissante - de la jeunesse notamment - dans ce domaine, il est évident que la pérennité de l'association n'est que relative. « Forcément, au bout d'un moment, les gens ils s'épuisent, ils cherchent du travail, ils s'en vont et puis voilà : les choses se plantent. »47(*) Ce témoignage d'une des membres de la Fanzinothèque de Poitiers traduit donc bien le sentiment de fatigue qui peut-être perçu par des bénévoles, d'autant plus lorsqu'ils se heurtent à une municipalité qui ne répond pas à leurs attentes. La survie de l'association n'est donc plus garantie que si la passion et l'envie des membres sont plus fortes que les entraves municipales. Or, en 1983, il semble bien que le formalisme administratif de la Ville soit venu à bout des ardeurs de LOH.

Cette base associative de bénévoles conduit d'ailleurs à une conséquence évidente, très liée au caractère passionné de l'activité de LOH : une vision à très court terme. Celle-ci se concrétise par une spontanéité affirmée de leur action, engendrée par les goûts et les envies des membres. L'expérience associative alternative, notamment celle des débuts de LOH, est une aventure du moment, immédiate. Les membres mettent tout en oeuvre pour faire venir à Poitiers les artistes qu'ils souhaitent voir évoluer, sans trop se soucier des retombées économiques ou de la viabilité du projet, puisque leur regard se focalise sur l'instant et non sur le long terme. L'échec temporaire est donc permis, puisqu'il n'a qu'une faible incidence sur la survie de la structure et ne remet en cause - pour le cas de LOH - qu'un faible nombre de salariés, eux-mêmes conscients de leur précarité. La spontanéité est donc au centre de l'activité de l'association, qui se focalise uniquement sur l'organisation pragmatique des manifestations culturelles, et ne s'inscrit pas sur la durée - en témoigne la non-conservation de leurs archives administratives, par exemple. Ce bénévolat passionné est significatif du caractère aventureux, expérimental de LOH et implique une cessation d'activité facilitée. La structure étant animée par l'engagement de ses membres et peu soumise à des impératifs financiers, il est aisé de se saborder lorsque l'envie fait défaut. C'est une des facilités permises par l'indépendance des composantes du mouvement alternatif et l'absence de comptes à rendre. On remarque d'ailleurs que cette indépendance devient de plus en plus difficile à garantir étant donnée l'augmentation - même insuffisante - des subventions, et les rapports impératifs - même conflictuels - devant être entretenus avec les structures municipales pour pouvoir organiser des manifestations. Les membres de LOH « n'ont pas toujours réussi leur intégration. C'est du reste à ce prix qu'ils ont pu préserver cette indépendance... qui leur coûte cher aujourd'hui. »48(*) L'association a donc des ambitions en 1983 qui ne correspondent plus à son fonctionnement. Même si celui-ci tend à se formaliser avec la création d'emplois même précaires, l'organisation d'événements de plus en plus nombreux et de plus en plus importants en termes d'audience, ne peut plus se conjuguer avec l'absence de réponses de la part de la Ville.

L'association décide donc de mettre un terme à ses activités en juin 1983. Le manque d'activité culturelle alternative en 1984 s'explique donc aisément par la dissolution de l'association motrice de cette scène à Poitiers. Pourtant, il convient d'appréhender ce sabordage comme un message fort aux institutions qui ne répondent pas à ses besoins, plutôt que comme une mort pure et simple. Les membres de l'association entrent finalement dans une période de réflexion concernant leur fonctionnement et il semblerait que le festival censé marquer la fin de LOH soit finalement le point de départ d'une nouvelle aventure culturelle à Poitiers.

II. LE CONFORT MODERNE : DE NOUVELLES BASES POUR UN NOUVEAU DÉPART

Le 20 mai 1985 ouvre sur les flancs de la vallée du Clain, au coeur du faubourg du Pont-Neuf (au n° 185), le lieu baptisé par LOH « le Confort Moderne ». Presque deux ans après son jubilé et ses adieux festifs, l'association poitevine refait surface dans la vie culturelle et, à l'image de l'ensemble de sa carrière, réapparait en grande pompe, de façon éclatante. Une semaine entière de spectacles en tous genres (vidéo, théâtre, « musique inclassable mais appréciable »49(*), rock etc.) dans un espace culturel flambant neuf marque le renouveau de LOH, et le début d'une nouvelle ère pour la culture alternative à Poitiers, qui dispose désormais d'un point d'ancrage. Cette partie va nous permettre de comprendre en quoi ce lieu a permis de répondre aux problèmes rencontrés par l'association au début des années 1980, et également de mettre en lumière les spécificités de ce centre culturel très novateur et précurseur en France. A/ Un lieu pour L'oreille est hardie : de la friche industrielle au centre culturel Ouvrir un lieu totalement à leur disposition a constitué pour les membres de LOH une solution viable aux problèmes rencontrés jusqu'en 1983. Permettant à l'association de conserver son indépendance vis-à-vis de la programmation artistique, le Confort Moderne règle les soucis d'inadaptation des infrastructures municipales ou privées aux spectacles proposés par l'association. Même si le manque d'espace dédié a permis aux membres de l'association de laisser libre cours à leurs envies - ce qui a débouché sur des manifestations insolites comme une série de « concerts dans les arbres » en 1978, 1980 et 198250(*), ou un concert subaquatique organisé à la piscine de Bellejouane, où les spectateurs devaient se baigner pour écouter la musique51(*) - cela a surtout constitué un frein à l'organisation de spectacles, et ce à plusieurs niveaux. Tout d'abord, être dépendant des structures culturelles de la Ville était en inadéquation avec la rapidité d'exécution de LOH pour mettre sur pied une manifestation. Fazette Bordage52(*) explique ainsi : « Avoir une salle rapidement pour organiser une soirée concert, c'était impossible.

Il fallait faire les demandes des semaines à l'avance. Parfois, nous voulions organiser des concerts pour le soir même, mais avec les salles municipales, il fallait s'y prendre au moins deux semaines à l'avance. »53(*) Le Confort Moderne étant à la totale disposition de l'association, il lui permet de réaliser des projets émanant des cycles courts de production évoqués plus haut. Par ailleurs, c'est un lieu qui a été préalablement façonné, aménagé durant plusieurs mois par les membres de la structure et qui est ainsi plus adapté aux types de spectacles proposés que les locaux délivrés par la municipalité ou les institutions : lors du concert de The Cure en 1981, le journaliste remarque ainsi que « l'amphi [Descartes] s'avérait trop petit »54(*), ou en 1979, LOH est obligé de reprogrammer à la dernière minute le concert de 12°5 devant l'inadaptation des locaux du Musée Sainte Croix. Il est bien sûr évident que l'organisation de concerts de type rock ou dérivés pose un certain nombre de problèmes dans l'enceinte de salles qui ne sont pas équipées pour la sonorisation des artistes ou pour l'accueil du public, lorsque la fosse est remplie de sièges et ne permet pas aux spectateurs d'exprimer l'énergie dégagée lors de ce types d'événements. Yorrick Benoist55(*) déclare par exemple « on en a marre de voir des concerts de rock assis dans des sièges en mousseline. »56(*) Par ailleurs, même si une salle comme les Arènes de Poitiers aurait constitué un cadre adapté à des concerts de musiques amplifiées, il est évident que la capacité d'accueil élevée et le coût de location qui y est lié n'auraient pas permis à LOH d'y organiser des manifestations.

Le Confort Moderne constitue en cela le résultat des « mouvements musicaux de la fin des années 1970 et du début des années 1980 [...] qui ont posé de façon plus sensible la question du souséquipement de nombreuses villes en salles de répétitions et de concerts. »57(*) On remarque qu'à Poitiers, c'est par des pratiques radicales, fidèles aux principes Do It Yourself que les membres de LOH répondent au manque de réponses de la Ville concernant à la mise à disposition de locaux aptes à recevoir des concerts de musiques amplifiées, ou des spectacles vidéos. Prenant acte de ce dialogue de sourds, l'association prend elle-même ses dispositions et décide d'ouvrir un lieu qu'elle pourrait pleinement exploiter.


En 1984, les membres de LOH, motivés par le succès du Meeting de juin 1983, repèrent ainsi « d'anciens entrepôts abandonnés par l'entreprise d'électroménager Confort 2000, situés Faubourg du Pont Neuf. Ils contactent le propriétaire qui accepte de leur louer le site. »58(*) Le bail est signé le 13 septembre 1984 entre les propriétaires, Marcel Breuil et son fils Roger, entrepreneur dans le bâtiment d'une soixantaine d'années, et le président de LOH Pascal Delaunay.59(*) Le document stipule la location pour une durée de neuf ans à compter du 1er septembre 1984, et pour la somme de 13 500 francs H.T. par mois, d' « un logement en entrant avec un rez-de-chaussée surmonté d'un étage, 18 garages à droite, 3 garages à gauche, un ensemble de locaux situés de part et d'autre d'une cour centrale »60(*) et la possibilité d'y faire tous les travaux nécessaires au développement d'une activité culturelle. Le propriétaire, qui s'est pris d'affection pour « ces petits jeunes qui en veulent »61(*), laisse donc la possibilité à LOH de façonner le lieu pour qu'il s'approche le plus possible de leurs attentes. On voit tout de même que ce genre de pratiques se distingue de celles employées à Paris notamment, au début des années 1980, qui consistaient dans certains cas à investir des lieux désaffectés de manière illégale, à les « squatter », pour offrir au public de véritables alternatives culturelles. Gérard Biot, raconte le départ de « Rock à l'Usine » (un squat situé à Montreuil diffusant des concerts de 1983 à 1986) qui découle du constat suivant : « [...] tous les groupes [évoqués] plus tard, avaient beaucoup de mal à se produire... Sur Paris, très peu de salles laissaient de la place à ces groupes-là, même les M.J.C., le milieu socioculturel était très aseptisé... Rock à l'Usine est parti de ce constat.

Il y a plein de lieux désaffectés, qui ne servent à rien, des espaces énormes, pourquoi ne pas s'emparer d'un lieu comme ça et faire, comme certains squats intra-muros, mais à une plus grande échelle ? »62(*) LOH conserve donc l'idée de redonner vie à des friches industrielles laissées à l'abandon, mais s'inscrit dans une forme de légalité qui lui permet d'échapper à la précarité et aux menaces d'expulsion. Par ailleurs, cette légalité permet à l'association d'être aidée dans la rénovation des bâtiments qui devaient voir de simples entrepôts devenir un complexe multimédia comprenant un bar, un espace de concert et une galerie d'exposition.

Le Confort Moderne bénéficie ainsi d'une aide de 700 000 francs de la part de la Direction Départementale de la Culture qui lui permet de financer la moitié des travaux d'aménagement, le reste étant comblé par un emprunt,63 (*) et l'équipement du lieu est assuré par une série de subventions de diverses provenances atteignant plus d'un million de francs : Provenance des subventions d'équipements du Confort Moderne (montants en francs)64(*) On remarquera ici l'engagement important de l'État derrière ce projet, puisqu'hormis la Ville de Poitiers et le conseil Régional, les autres institutions sont toutes des organes gouvernementaux, décentralisés ou non. Cet ensemble d'instances majoritairement rattachées au ministère de la Culture et leur engagement financier auprès de projets culturels originaux montrent bien le revirement de la politique culturelle française depuis la fin du mandat de Valéry Giscard d'Estaing. Cette collaboration avec les institutions semble préfigurer un fonctionnement plus stable de LOH. Il va maintenant nous falloir analyser celui-ci.

B/ La professionnalisation et l'aide à l'emploi comme vecteur de durabilité

Ce nouveau départ de LOH semble montrer un état d'esprit qui semble beaucoup plus tourné vers l'avenir que lors des débuts de l'association. Ce changement de conception s'explique aisément par le poids que représente la gestion d'un lieu comme le Confort Moderne, dans lequel les membres se sont largement, personnellement investis et qui a été soutenu de façon importante par les institutions municipales et gouvernementales. LOH a donc obligatoirement dû formaliser ses méthodes de travail, afin d'assurer au centre culturel une durée de vie sur le temps long.

Cela s'est traduit par une professionnalisation du personnel, avec notamment la création de quatre emplois pour les quatre personnes à l'origine du projet, financés à hauteur de 200 000 francs par la Direction des Actions de l'État (40 000 francs)65(*) et par la Direction Départementale du Travail et de l'Emploi (160 000 francs).66(*) Le même courrier de cet organisme témoigne d'ailleurs de la précision des rôles au sein de la structure, qui définit un administrateur, un directeur technique, une responsable de l'information et un responsable de la programmation, tous à plein temps, ce qui contraste avec l'unique contrat à plein temps et les deux emplois à mi-temps de LOH jusqu'en 1983. Cette situation semble confirmer les écrits de Philippe Teillet, qui constate chez les acteurs du milieu associatif une « professionnalisation qui se manifeste à travers l'évolution de leurs statuts sociaux, du bénévolat militant à l'application des conventions collectives du secteur. » et une volonté « de voir leurs compétences particulières reconnues par les administrations. »67(*)

On remarque donc que les membres « leaders », qui ont porté le projet Confort Moderne, à savoir Fazette Bordage, Francis Falceto, Yorrick Benoist et Philippe Auvin ont stabilisé leur situation pour passer d'une activité parallèle, couteuse et chronophage, à un emploi rémunéré qui constitue leur activité exclusive. Par ailleurs, nous avons précédemment évoqué la base de bénévoles que comptait LOH pour son assurer son fonctionnement, notamment lors de soirs de manifestations. Leur activité se traduit donc par des rôles vacants, qui vont de l'accueil du public (billetterie etc.) à celui des artistes, en passant par la restauration etc.


Même si le Confort Moderne et LOH, l'association qui gère le lieu, continuent bien sûr à recevoir l'aide des adhérents, le lieu emploie dès 1985 des Travailleurs d'utilité collective, ou TUC. Ceux-ci faisaient l'objet d'un contrat aidé, financé par l'État : ces Travaux d'Utilité Collective, les TUC (ancêtre des Contrats emploi solidarité, CES, instaurés en 1990) s'effectuaient depuis 1984 sous forme d'un stage à mi-temps effectué sur une durée maximum de six mois dans divers établissements publics. Les employés sous ce type de contrat - handicapés, ou, dans le cas du Confort Moderne, des jeunes chômeurs ou des détenus en voie d'insertion (ce qui peut s'expliquer par la proximité du lieu avec la prison de la Pierre Levée et « la connivence qui [s'installait] entre les prisonniers et le Confort Moderne »68(*) les soirs de concert) - étaient rémunérés par une indemnité inférieure au SMIC. Celle-ci ne comptant pas comme un salaire, les titulaires d'un TUC ne pouvaient donc pas la faire valoir pour l'obtention d'une allocation chômage, ou pour leur retraite.69(*) Ces travailleurs sous contrat d'insertion ont donc contribué à l'avancée des travaux d'aménagement des anciens locaux de Confort 2000 dans le courant de l'année 1984 et ont par la suite oeuvré au fonctionnement du centre culturel.

L'emploi de travailleurs aidés par le Confort Moderne montre donc la dimension sociale acquise par le lieu, qui associe un rôle de diffusion culturelle en faveur de tous les publics et qui « accueille sans sectarisme ni préjugé tout le monde, de l'étudiant au SDF »70 (*), « de l'ex-détenu au jeune « BCBG »71(*) à celui d'insertion professionnelle et sociale pour des personnes en difficulté. Cependant, de nombreuses critiques ont été portées concernant la présence des TUC pour faire fonctionner la structure. Même d'autres acteurs du mouvement alternatif local, comme Luc Bonet72(*) ont été « très critiques, parce qu'il y'avait une armée de ce qu'on appelle aujourd'hui des contrats aidés (c'étaient des TUC à l'époque il me semble). »73(*) Une manifestation à l'initiative des Jeunesses Communistes de la Vienne a même été organisée pour l'ouverture de la saison culturelle 1985-1986, le 12 novembre 1985. Ce même soir, la manifestation intitulée « TUC en fête » se tenant dans les locaux du Confort Moderne, mais dont l'organisation revenait à la municipalité, se déroulait en présence du secrétaire d'État auprès du Premier Ministre chargé de l'Economie Sociale, Jean Gatel.


Cette soirée fut l'occasion pour les militants poitevins de réclamer « un vrai salaire pour les TUC »74(*) et de dénoncer la précarité de ce type de contrat, qui semble inadapté à une insertion professionnelle sûre. On voit donc que la structure culturelle s'inscrit dans une dynamique durable, avec la professionnalisation des membres moteurs de LOH et l'emploi de TUC, qui donne une dimension sociale au Confort Moderne, en plus de lui offrir une base d'employés qui assurent son fonctionnement. Ce changement de fonctionnement pousse toutefois la structure à s'inscrire dans une politique globale de la culture, mais aussi du social, qui entre dans le cadre d'une gestion de la jeunesse. Le mouvement alternatif et la dynamique qu'il a engendrée a constitué pour l'État et les collectivités locales un fort potentiel de créations d'emplois et d'insertion pour les jeunes. Cette assimilation à des objectifs politiques a donc pu placer le Confort Moderne en porte-à-faux vis-à-vis de certains acteurs locaux de la scène alternative ou d'une certaine frange de la vie politique, qui, non sans saluer l'action de LOH et se réjouir de l'ouverture d'un tel lieu culturel, ont déploré le changement de rôle d'une structure qui a toujours su se développer en restant à l'écart de toutes volontés politiques étrangères aux siennes, pour s'inscrire dans des dynamiques plus institutionnelles.

On retrouve ce genre de critiques également dans la communauté scientifique, exprimées de façon plus approfondie. Antoine Hennion s'interroge ainsi longuement sur cet engagement des pouvoirs publics et ce qui en découle pour les associations dans le domaine des musiques amplifiées : « [...] ne pervertit-il pas l'évolution normale de mouvements qui se trouvent déséquilibrés par l'attrait d'avantages distribués sans grand discernement, selon des critères éloignés de ceux qui importent sur place, favorisant un opportunisme généralisé des milieux ainsi « récupérés » (à travers la formation, l'absorption par le rôle social ou éducatif imparti à ces pratiques musicales assistées, et la tentation du fonctionnariat, la professionnalisation, la médiatisation politique, etc.)... »75(*)

C/ La cristallisation d'activités diversifiées créatrices d'emplois

Il convient désormais d'observer comment, au-delà de l'opportunisme politique évoqué plus haut, le Confort Moderne est parvenu à exprimer ses rôles culturel et social à sa façon. Celui-ci s'est caractérisé par une polarisation de différentes composantes, gérées de façons distinctes. On constate donc que le « 185, Faubourg du Pont-Neuf » ne se réduit pas à un seul espace de concert, ou à une galerie d'art contemporain, ouverts uniquement lors des manifestations, mais constitue un ensemble de structures diversifiées, ce qui est toujours le cas. Comme le souhaitait Falceto, « il ne [fallait] pas que ce soit un lieu de diffusion culturelle supplémentaire. »76(*) Ainsi, les fondateurs du lieu exprimèrent dès le début leur volonté de dépasser le cadre culturel du lieu pour en faire un espace de sociabilité au-delà des soirées musicales. « On a voulu cet endroit comme un lieu ouvert, [...] faire que les gens se côtoient, que les gens discutent. »77(*)



Le Confort Moderne a donc fait en sorte qu'à son rôle de diffusion et d'assistance à la création culturelle s'ajoute une dimension sociale, qui dépasse l'aide à l'insertion professionnelle par le biais des contrats aidés. C'est pourquoi les gérants de d'établissement ont essayé d'ouvrir le lieu le plus de temps possible dans la journée, afin d'en faire un lieu vivant, jour et nuit. Pour ce faire, LOH a conçu le lieu de façon à ce qu'une activité constante puisse y avoir cours toute la journée. Outre la galerie d'art contemporain ouverte la journée lors des expositions, un « bar de 400 m² ouvert à tout le monde de midi à deux heures du matin, avec podium amovible pour les concerts (tous azimuts), une cabine D.J., des jeux, des images vidéos »78(*), ainsi que des locaux de répétitions et des ateliers pour les plasticiens, font vivre le lieu durant toute la journée. Ces locaux de répétitions et de création allient donc de façon marquante les préoccupations de LOH, qui permet aux artistes locaux de pouvoir répéter et composer dans de bonnes conditions, dans des locaux adaptés et équipés, mais aussi de pouvoir se rencontrer et de nouer des relations. L'association et le lieu qu'elle a ouvert répondent donc encore une fois au manque d'infrastructures proposées par la municipalité en se substituant eux-mêmes aux pouvoirs publics locaux afin d'encourager et de rendre fertile la création artistique locale. Le Confort Moderne permet ainsi aux créateurs régionaux de faire mûrir leurs projets artistiques (un groupe de musique loue ainsi un local de répétition durant vingt-trois mois pour 430 francs par mois79(*)) sans passer par des réclamations qui ne sont pas entendues par la municipalité, tout en les faisant se rencontrer dans des espaces de sociabilité : « Avec le Confort Moderne, l'OH prend en compte d'une part les nécessités d'une action adéquate en direction des jeunes et de leur culture, d'autre part l'absence de lieux de rencontre, de communication et d'échange adaptés aux nouvelles formes de socialisation. »80(*)
 Au-delà des activités développées par elle-même, LOH permet également à d'autres structures de s'implanter au 185, Faubourg du Pont-Neuf et d'en louer certains locaux pour pouvoir développer d'autres activités susceptibles, encore une fois, de faire vivre le lieu et de créer du lien social. Ainsi, un restaurant (le « Patatorium »), une entreprise de fabrication de jouets, un atelier de batterie, une pépinière d'entreprise et une entreprise de création de mobilier et luminaire ouvrent durant l'année 1986 dans la cour du Confort Moderne.81(*) Toutes ces structures indépendantes de LOH et du Confort Moderne donnent donc un poids économique à ce dernier, qui peut louer les locaux qu'il n'occupe pas, mais dont le loyer est quand même versé au propriétaire. L'association choisit donc de se servir de ce potentiel foncier pour aider de jeunes travailleurs à créer leur entreprise, ce qui est largement profitable pour les deux parties. Le Confort Moderne lui-même et les possibilités qu'il offre aux jeunes entrepreneurs sont donc à l'origine de nombreuses créations d'emplois. Le lieu acquiert par là un poids économique et social important pour la Ville de Poitiers. On constate même que l'emploi des TUC, si critiqué en raison de la précarité de ce statut et de la faible rémunération, a débouché sur la titularisation de deux d'entre eux au sein du Confort Moderne et deux autres sont à l'initiative de l'entreprise de création de mobilier et luminaire évoquée plus haut.82(*) On voit donc bien que la structure n'envisage pas les TUC comme des employés permettant de faire fonctionner le lieu à moindre coût, mais participe réellement à leur insertion professionnelle et s'y implique largement.

Le 185, Faubourg du Pont-Neuf devient donc un bassin d'emplois et de professionnalisation pour la jeunesse. Il convient toutefois de nuancer cet aspect idéaliste, qui verrait le Confort Moderne comme génératrice de nombreux emplois stables et bien rémunérés. En effet, on constate que l'équipe qui gère le lieu (on ne s'intéressera qu'au Confort Moderne en lui-même, pas des autres entreprises qui siègent dans la cour) est soumise à des conditions de précarité relativement importantes : « c'est grâce à l'alternance entre période salariée et période de chômage que le personnel peut poursuivre ses actions au sein de L'oreille est hardie. »83 (*) Ainsi, lors de la réalisation de cet audit dont la citation est extraite - durant l'année 1988 - seuls le directeur et un secrétaire étaient salariés, les comptables et chercheurs de sponsors percevant le chômage depuis quelques mois. De plus, selon cette même source, les revenus des personnes employées étaient relativement faibles : le directeur touchait ainsi 5 000 francs (ce qui équivaut à 1 100 euros actuels, salaire inférieur au SMIC) et un des secrétaires percevait la somme de 4 700 francs, soit 1034 euros actuels.84(*) Malgré des subventions qui deviennent importantes (on constate 319 000 francs d'aide au fonctionnement85(*), sans compter les subventions exceptionnelles), l'association ne parvient pas à stabiliser la situation des employés et se voit contrainte de faire tourner les postes.

Même si « c'est sa situation en marge des institutions traditionnelles qui lui donne sa force de création »86(*), on remarque que LOH continue, comme depuis de nombreuses années, à se plaindre du manque de moyens qui lui sont offerts par les pouvoir publics : on retrouve régulièrement ces plaintes dans la presse locale87(*). Et comme « trouver des moyens financiers, c'est aussi un moyen de survie personnelle »88(*), l'association se voit ainsi dans l'obligation de faire appel à la participation de supports privés, comme Kanterbraü, célèbre marque de bière89(*), qui soutient le Confort Moderne avant même son ouverture en 1985. Cependant, malgré ces difficultés financières, le 185 Faubourg du Pont-Neuf concentre progressivement de nombreuses activités, jusqu'à devenir un espace de sociabilité important pour la jeunesse.


Le 5 mars 1988, l'ouverture dans un des garages de la cour du Confort Moderne de « la Nuit Noire », boutique de disque associative « qui tire pour la première fois son rideau de fer le soir du concert des Bérurier Noir »90(*) participe de cette concentration des activités dans le lieu. Gérée par l'AMP, également active dans le milieu associatif de Poitiers, proche de LOH (l'AMP a organisé un concert dans l'enceinte du Confort Moderne peu après son ouverture91(*)) et étant relativement ancrée dans le milieu du « rock alternatif », la boutique participe d'une part à l'accès facilité aux supports des musiques amplifiées mais aussi à la réputation de Poitiers dans le milieu culturel alternatif hexagonal : « Avant la NN [« la Nuit Noire », nda] pour choper un disque, il fallait sérieusement s'accrocher devant le prix [...] ou ne pas rechigner à partir à l'étranger et ramener des tonnes de disques, de zines, de docs à tout le monde. [...] La Nuit Noire a permis d'amener en 87-88 une diversité musicale qui n'existait pas ou plus [...] en France à l'époque. [...] Diversité musicale, disques, k7, videos, tshirts, fanzines, etc. Il y avait pas de mal de monde qui descendait d'un peu partout pour venir y faire ses achats. Et la Nuit Noire rivalisait largement avec des trucs comme Reconstruction à NY [New York, nda] par exemple 5 ans après. »92(*)

Conformément à ce qu'a toujours fait LOH, ce magasin de disques fait donc découvrir de nouvelles musiques aux Poitevins, qui sont habituellement difficilement accessibles en province, voire en France, ce qui attire beaucoup de monde à Poitiers et en fait un pôle culturel important de l'hexagone. On remarque donc bien que le Confort Moderne, les structures qu'il héberge et le décloisonnement des activités qu'il cristallise, jouent un rôle social important, puisqu'il permet aux jeunes Poitevins d'avoir un lieu où passer du temps, se cultiver et côtoyer des gens de toute la France. Stéphane Brunet se souvient qu'on y « rencontrait des punkoïdes de Rennes, de Bordeaux... Poitiers semblait beaucoup moins fermée. »93(*) Ce rôle, renforcé par le fonctionnement du lieu que nous avons analysé et également par l'organisation de soirées en collaboration avec des associations impliquées dans le domaine social comme les Restos du Coeur94(*), ou Amnesty International, la LDH et SOS Racisme (soirée qui marque l'un des premiers concerts de Johnny Clegg en Europe, alors qu'il n'est encore que très peu connu)95(*) s'additionne donc à la dimension culturelle du Confort Moderne. La multiplicité des terrains sur lesquels la structure s'implique se retrouve dans la provenance des subventions qui émanent des institutions rattachées aux ministères de la Culture, de la Jeunesse et des Sports et des Affaires Sociales.96(*) Toutes ces particularités contribuent donc à faire du Confort Moderne un pôle culturel reconnu à l'échelle nationale. Cette idée de « capitale du rock français dans toutes ses tendances »97(*) deviendra par la suite, nous le verrons, un enjeu particulier dans l'évolution du lieu.

On a donc pu constater que face aux réponses inadaptées de la Ville et aux difficultés à organiser des concerts et autres manifestations dans de bonnes conditions, LOH avait investi -légalement - une friche industrielle qu'elle a elle-même rénovée pour correspondre à ses attentes. Formalisant son fonctionnement par la professionnalisation de certains membres et l'emploi de personnes sous contrat d'insertion professionnelle, le Confort Moderne est tout de même resté, à l'image de l'association qui le gère, un lieu atypique de découverte artistique, cumulant en plus de cela un rôle d'espace de socialisation pour la jeunesse, proposant différents services et favorisant le contact entre des catégories de population qui n'avaient généralement pas de lieu pour se rencontrer et partager leurs intérêts. Il convient désormais d'observer les différents niveaux d'enracinement du Confort Moderne jusqu'à la fameuse date de 1989.

III. L'ANCRAGE DU CONFORT MODERNE À PLUSIEURS ÉCHELLES

Le Confort Moderne étant semble-t-il bien lancé, il va maintenant nous falloir analyser les sphères dans lesquelles la structure s'est inscrite. On va pour cela distinguer trois niveaux différents, pour étudier les réseaux internationaux, locaux et nationaux auxquels elle appartient. A/ Des contacts internationaux anciens Nous l'avons déjà souligné, LOH, dès ses débuts en 1977, entretient des liens étroits avec les groupes appartenant aux scènes alternatives étrangères, notamment américaine et anglaise. Nous avons pu constater que le fruit de ces réseaux déboucha sur la programmation exceptionnelle présentée lors du Meeting de 1983. Il est donc naturel que l'on retrouve le même type de relations dès l'ouverture du lieu en 1985 et tout au long du développement du centre culturel poitevin. Dès le festival « Rock Hexagonal Tendancieux » ou RHT, troisième du nom en mars 1986 (LOH a déjà organisé les deux premières éditions en 1982 et 1983 dans différents lieux de Poitiers comme la MJC Aliénor d'Aquitaine ou la Blaiserie98(*)), ces connexions internationales sont mises à l'honneur par le biais du groupe New-Yorkais, Live Skull, et celui de Chicago, The Pharaohs. Sonic Youth, déjà programmé pour le Meeting en 1983 et qui a forgé la réputation de ce festival, rend honneur à LOH en jouant au Confort Moderne le 3 juin 1986.99(*) Cependant, on remarque également lors des premières années le développement de relations privilégiées avec des groupes de musiques africaines, qui débouchent sur la venue à Poitiers de nombreuses formations de ce continent.

On a déjà pu constater que LOH avait tenu à mettre les musiques traditionnelles du monde à l'affiche lors de son sabordage en 1983 en programmant les Musiciens du Nil. Ce même groupe est à nouveau invité le 5 février 1986100(*) et on pourra noter à titres d'exemples la venue de Ghetto Blaster (groupe réunissant des musiciens de toute l'Afrique) le 20 mars 1987101(*), ou encore celle de Johnny Clegg et de son groupe Savuka le 17 avril 1987.102(*) Ce concert reste aujourd'hui comme un véritable événement à Poitiers et montre encore le caractère visionnaire de LOH, qui a une fois de plus réussi à programmer un futur grand nom de la musique africaine, qui remplit aujourd'hui des stades entiers. Ce lien particulier avec la musique africaine (traditionnelle ou non), dont le développement est prévu dans les objectifs de LOH - qui souhaite développer les musiques actuelles au même titre que les musiques traditionnelles, quelles que soient leurs origines - s'explique aussi par les intérêts et les affinités esthétiques personnelles de certains membres du Confort Moderne, qui s'impliquent largement dans ce style de musique, en témoignent leurs trajectoires professionnelles après qu'il aient quitté le lieu : Francis Falceto est actuellement spécialiste en musiques éthiopiennes et Yorrick Benoist a fondé une agence promouvant les musiques traditionnelles : Run Prod103(*). Et plus encore que le maintien des relations avec l'Amérique ou le renforcement de celles entretenues avec l'Afrique et le monde, c'est la reconnaissance du Confort Moderne à l'échelle européenne et son activité dans les réseaux de ce continent qu'il va être le plus intéressant d'analyser pour cette tranche chronologique. En effet, l'année 1987 marque une étape importante dans le développement de LOH et du Confort Moderne sur le plan européen. On constate ainsi, malgré le développement des activités du centre culturel et l'acquisition de sa notoriété, des difficultés concernant la gestion de la comptabilité. Largement souligné dans l'audit financier réalisé durant la saison 1988 par la société Argos, « un manque significatif de rigueur dans la tenue des comptes »104(*), est relayé dans la presse dès la fin de l'année 1986 et le début de l'année 1987, où la fermeture du lieu est même envisagée.105(*) Ces difficultés de gestion s'expliquent aisément : « Le renouvellement des personnels permet que s'acquiert dans l'institution le savoir faire minimum, mais non les compétences optimum pour que ne se répètent pas les erreurs inhérentes à la jeunesse d'une organisation. Les lacunes observées en comptabilité/gestion sont sans doute imputables à cette spécificité de fonctionnement du CONFORT MODERNE. »106(*) On remarque donc que les efforts d'institutionnalisation du Confort Moderne ne sont finalement pas forcément suffisants et que la mobilité du personnel est difficilement compatible avec la gestion des comptes d'un pôle culturel qui prend de l'importance. En plein doute face à ces difficultés, une des responsables leaders du Confort Moderne, Fazette Bordage, qui a largement participé à la fondation du lieu, trouve dans des sphères bien extérieures à Poitiers et la France des perspectives qui pourraient aider la structure, qui semble menacée. Fabrice Raffin, un sociologue français qui s'est beaucoup intéressé aux friches industrielles européennes remaniées en centres culturels dans ses recherches, relate longuement à travers des témoignages de l'intéressée comment le Confort Moderne, via Fazette Bordage, est entré en contact avec le réseau européen Trans Europe Halles (TEH). Preuve de la réputation acquise depuis 1977 par LOH, puis par le lieu que l'association a aménagé et qu'elle gère depuis 1985, c'est par voie de presse qu'un des responsables des Halles de Schaerbeek (un centre culturel qui s'est installé au milieu des années 1970 dans un ancien marché couvert de la ville de Bruxelles107(*)) entend parler du Confort Moderne et décide de contacter ses gérants en août 1986, au même titre que d'autres lieux similaires en Europe (en Allemagne, en Suisse ou en Hollande) dans le cadre de l'association montée par les bruxellois et cinq autres structures en 1983 : Trans Europe Halles. Selon ses statuts, celle-ci vise à générer « les échanges et la coopération internationale relatifs aux développements nouveaux dans toutes les formes de la création et de la production culturelle. »108(*) Elle semble adaptée au « spectacle vivant lié à l'émergence de nouvelles pratiques contemporaines difficilement compatibles avec les structures (de type théâtre) mises en place à grand frais pas les villes et les États. »109(*) Le Confort Moderne devient donc le représentant français des friches industrielles réaffectées au sein de TEH.

Il succède à l'Usine parisienne de Pali-Kao, dont on se souvient aujourd'hui comme d'un haut lieu du rock alternatif français, rattaché à des noms tels que Bérurier Noir. L'entrée dans cette association transnationale marque donc l'appartenance de LOH à un ensemble de structures adoptant des pratiques similaires à celles des Poitevins : la réhabilitation de friches industrielles devant le manque de lieux en capacité d'accueillir des manifestations culturelles novatrices, tout en gardant une indépendance vis-à-vis des pouvoirs publics. TEH regroupe en effet uniquement - selon la plaquette de présentation - des centres culturels s'étant réappropriés les « architectures témoins d'une époque marchande ou industrielle [respectant le principe de] non interventionnisme des pouvoirs publics tant dans l'administration que dans la programmation. »110(*) Bien plus que de trouver à travers cette organisation un renouveau pour la programmation, c'est avant tout du soutien, des conseils et des exemples que LOH reçoit au sein de TEH.

Même si le volet artistique est important dans les liens entre les différents membres et permet d'organiser chaque année dans les villes du réseau à tour de rôle des festivals « Trans Europe Halles »111(*), il est important de comprendre que c'est le fait d'entretenir des contacts avec des structures similaires par le biais de réunions régulières qui a présenté un grand intérêt pour le Confort Moderne. Avec des lieux qui ont connu ou connaissaient à la même époque les mêmes soucis : précarité des emplois, mobilité des postes, autisme des municipalités etc. Alors que la structure se sentait marginalisée, elle a pu trouver écho auprès de nombreuses personnes du réseau : « Lors des rencontres de leurs membres, ce sont aussi des savoir-faire qui sont échangés »112(*) , elle y trouve « une boulimie d'échanges qui finalement [les] a énormément rapproché (beaucoup de problèmes communs, les expériences les plus avancées donne des idées aux autres). »113(*) De plus, en intégrant le réseau TEH, le Confort Moderne réaffirme son indépendance et l'aspect alternatif de son action. Même dans la difficulté, c'est auprès d'un réseau d'entraide formé par des structures soeurs que le centre culturel trouve des solutions et non auprès des pouvoirs publics, qui semblent une nouvelle fois fermer les yeux sur les difficultés qu'il rencontre. On mettra cet aspect en contradiction avec le fait qu' « en avril 1988, le Conseil de l'Europe a reconnu les initiatives artistiques et humaines du Confort Moderne en le nommant Centre Culturel Européen »114(*) et intègre un réseau de salles européennes chapeauté par le Conseil.


On remarque donc la dualité qui s'opère, voyant une structure qui semble marginalisée par les instances décisionnelles locales et nationales mais reconnue par les organismes gouvernementaux européens. Le Confort Moderne, à partir de 1987 fait donc partie intégrante des dynamiques culturelles alternatives ou non européennes, mais paraît connaître des difficultés à une échelle plus grande. B/ Le Confort Moderne et Poitiers : des doutes à l'enracinement Nous venons de le voir, le Confort Moderne semble entretenir des relations difficiles avec la municipalité poitevine, ce qui transparaît à travers les dossiers de subventions. En 1986, la Ville délivre - en plus des 295 000 francs consacrés à l'équipement de la salle de concerts - 100 00 francs pour la structure et précise : « Dans le contexte de rigueur budgétaire et de difficultés économiques que nous connaissons, cette actualisation représente un effort réel de notre Municipalité, qui reconnait ainsi l'apport important de votre association dans la vie culturelle de notre ville. »115(*) Cependant, en 1987, on constate seulement une subvention de 160 000 francs116(*) et aucune de la Direction Régionale des Affaires Culturelles, qui aide LOH depuis 1980117(*) et subventionne le Confort Moderne de façon importante (cette institution d'État décentralisée offre ainsi 295 000 francs au Confort Moderne l'année de son ouverture pour son équipement et 100 000 francs pour son fonctionnement, soit la même chose que la Ville118 (*)). Les pouvoirs publics locaux - municipalité et organismes d'État décentralisés, le plus souvent rattachés au ministère de la Culture et de la Communication : Fonds d'Intervention Culturel, Fonds Régional d'Art Contemporain par exemple - ont donc largement soutenu le projet Confort Moderne lors de sa création, mais semblent d'en détacher une fois l'ouverture et le lancement du lieu acté. Si le désengagement des organes d'État (comme la DRAC) vis-à-vis de projets aussi atypiques que celui de LOH peut se justifier par le changement de gouvernement survenu en 1986 après la victoire de la droite aux élections législatives - qui voit l'arrivée de François Léotard au sein du ministère de la Culture et de la Communication avec Philippe de Villiers comme ministre délégué, deux hommes qui « ont peu d'idées personnelles développées en matière culturelle, peu de relations organisées dans les milieux des arts »119(*) - la position de la Ville de Poitiers semble plus complexe, sachant que la municipalité socialiste conserve un volet culturel important, mais paraît se détacher du Confort Moderne. C'est finalement en 1988 qu'un réel tournant est opéré et montre l'engagement de la municipalité pour le centre culturel alternatif. Une réunion organisée dès la fin de l'année 1987, en novembre, et présidée par l'adjoint à la culture de la Ville de Poitiers Jean-Marc Bordier, permet aux « jeunes rockers » d'exprimer les problèmes rencontrés pour développer leurs activités (notamment les répétitions) mais également pour avoir accès aux spectacles des groupes émanant de cette scène, malgré la présence du Confort Moderne. C'est lors de cette réunion que germe l'idée de faire d' « un espace de 600 m² jouxtant le bar [...]

une salle de spectacles parfaitement insonorisée »120(*), d'une capacité de 800 places.121(*) L'emprunt de 800 000 francs nécessaire aux travaux est garanti par la Ville122(*), qui finance également le processus d'insonorisation d'une valeur de 35 000 francs.123(*) La salle est donc inaugurée le 19 mars 1988 et donne un nouveau souffle au Confort Moderne, qui peut « programmer des groupes plus connus, ce qui [leur] permettra de rentabiliser les autres, inconnus du grand public »124(*). Il adopte par là une politique de rationalisation de la gestion du budget et finit la saison avec de nouvelles perspectives pour la suivante, comme celle - tenant compte des plaintes des jeunes musiciens poitevins évoquées plus haut - de développer les espaces de création au sein du Confort Moderne, notamment les boxes de répétition, « façon de répondre à une demande toujours plus pressante des artistes de Poitiers [...] de plus en plus demandeurs d'espaces de travail et de matériels. »125(*) Le paroxysme de l'engagement de la Ville de Poitiers, mais aussi de la DRAC, auprès du Confort Moderne est atteint quelques mois plus tard et s'exprime à la suite du différend qui oppose LOH au propriétaire des locaux du 185, Faubourg du Pont-Neuf. Depuis la fin de l'année 1987, LOH a du mal à régler les factures qu'elle doit à Marcel Breuil et se voit contrainte de délivrer des chèques sans provision.126(*)

En 1988, devant les retards de paiement, « le propriétaire [demande] au tribunal d'expulser le locataire, »127(*) et c'est finalement la municipalité qui rachète l'ensemble des locaux pour en confier la gestion à LOH. Si la situation paraît assez simple, il convient d'analyser les tenants et les aboutissants de cet événement pour finalement nuancer l'image de « sauveteur » revêtue par la municipalité, même s'il reste évident que sans ce rachat, le Confort Moderne n'aurait jamais pu subsister. Par ailleurs, il est important d'expliciter le rôle du Directeur régional des affaires culturelles du Poitou-Charentes, Raymond Lachat, en poste de 1985 à 1997, qui a agi en coulisses. Selon la presse locale, c'est lui qui a suggéré au conseil municipal « d'intervenir pour engager une procédure par le biais d'une déclaration d'utilité publique »128(*) et c'est aussi lui, selon son témoignage, qui a par le biais de la DRAC réglé les loyers de retards afin de faire baisser le prix des locaux. Il explique : « Il était évident que si le propriétaire virait les locataires, et qu'il nous vendait le bâtiment après, il allait être en droit de nous vendre le bâtiment beaucoup plus cher. Si le bâtiment est libre d'occupation, il se vend 10 ou 20% plus cher que s'il est occupé. »129(*) Lachat réussit donc à éviter l'expulsion de LOH, ce qui motive la municipalité à racheter les locaux anciennement loués par l'association et à opérer la transaction de 1,7 millions de francs130(*) en quelques semaines (après le rachat, un contentieux opposera tout de même LOH et Marcel Breuil au sujet d'une facture d'eau de décembre 1988 non réglée jusqu'en 1991131(*), ce qui contraste largement avec les rapports cordiaux des débuts entre les deux parties). La DRAC a donc oeuvré pour pousser la municipalité à sauver le lieu, ce qui montre son attachement et les liens entretenus par l'État avec le Confort Moderne, qui est finalement un enfant de la décentralisation (en témoigne la présence des ministres pour les inaugurations). Néanmoins, si la Ville de Poitiers ne tarde pas à racheter le 185, Faubourg du Pont-Neuf, il est important de noter que ce choix est réfléchi et ne constitue pas pour la municipalité une prise de risque majeure dans le but de sauver le Confort Moderne. C'est encore Lachat qui nous éclaire sur les modalités qui ont conduit à cette décision municipale : « La position du maire à l'époque, c'était de dire « on achète mais de toute façon je suis à peu près sûr qu'on ne pourra pas vous laisser là. On fera autre chose du terrain dans quelques années et puis vous, on vous mettra ailleurs. » [...]


De toute façon, si un jour le CM [Confort Moderne, nda] devait disparaître, on restait propriétaires de bâtiments et on pouvait très bien les réutiliser pour des constructions de logements sociaux [...] c'est une relativement bonne opération en termes de foncier. »132(*) Ce témoignage du Directeur Régional des Affaires Culturelles est éclairant sur plusieurs points. Tout d'abord il montre bien que la Ville, en devenant propriétaire des bâtiments occupés par le Confort Moderne, peut disposer de l'avenir du lieu comme elle l'entend, ce qui n'est pas sans constituer une menace en sachant qu'elle envisage dès le départ le replacement du centre culturel, sans se soucier de la dénaturation de celui-ci - ce qui remet largement en question le statut d'indépendance du lieu, même s'il le conserve dans les faits. Cette hypothèse émise par le maire s'explique par les plaintes régulières des voisins du Confort Moderne qui dénoncent les nuisances et les dégradations commises les soirs de concerts et publient des pétitions.133(*) Par ailleurs, si ce rachat passe pour un véritable sauvetage et une prise de risque de la part de la municipalité, il semblerait bien que toutes les possibilités de réhabilitation du lieu soient envisagées sans la participation de LOH avant la transaction. La municipalité ne croit donc pas à la viabilité du Confort Moderne et ne parie pas sur sa survie. Elle porte un regard qui ne tient pas compte de la passion et de l'attachement des membres de l'association faisant vivre ce lieu. Cependant, même si l'idée fut évoquée en coulisses, la relocalisation ne fût pas mise à l'ordre du jour. Le Confort Moderne était sans doute suffisamment implanté dans le tissu culturel poitevin pour qu'on modifie son emplacement. Si nous avons vu précédemment que LOH a eu du mal à se coordonner avec les autres associations poitevines, l'association parvient tout de même en juin 1988 à organiser, en collaboration avec l'Agora et le Puits de la Caille, deux petits centres culturels de diffusion artistique de Poitiers, le premier festival « Eat Some Rock » : une série de concerts se déroulant sur deux jours dans chaque lieu à tour de rôle.134(*)

C'est aussi l'image d'un lieu réputé à l'échelle nationale qui prévaut et qui incite peut-être les pouvoirs publics à ne rien faire qui puisse mettre en péril le fonctionnement du Confort Moderne. C/ Une place importante de la scène alternative hexagonale En effet, depuis son ouverture, le Confort Moderne s'est imposé sur la scène alternative hexagonale comme un lieu important. Cette scène s'est largement développée grâce à un système de solidarités, de réseaux, dans lequel le centre culturel poitevin s'est beaucoup impliqué. La programmation de soirées individuelles ou de manifestations plus importantes témoigne de cet attachement à la promotion des artistes français, résolument tournés vers le rock, comme le laissent transparaître le nom de quelques événements : « Rock Hexagonal Tendancieux » en 1986, le « Challenge Hexagonal Rock » de 1987 et « Rock en France » en 1989.

Ces festivals sont l'occasion pour LOH de mettre en valeur les talents des artistes français, connus ou non, mais aussi de faire reconnaître la « culture rock » qui ne se résume pas à des musiciens, mais englobe un ensemble de composantes interdépendantes : labels, disquaires, fanzines (médias indépendants réalisés par des amateurs passionnés qui chroniquent et relaient des groupes et des informations exclus de la presse traditionnelle), graphistes etc. Tous ces acteurs sont régulièrement mis à l'honneur au Confort Moderne, qui programme des soirées consacrées à certains labels - par exemple - ce qui constitue une occasion de promouvoir les artistes que ceux-ci produisent. Une soirée « Gougnaf Mouvement », label indépendant datant de 1983 et originaire de Juvisy dans l'Essonne135(*) a par exemple lieu en novembre 1988.136(*) Néanmoins, le Confort Moderne ne se contente pas de faire tourner des groupes qui ont déjà une petite renommée à l'échelle nationale dans le milieu rock, mais cherche également à faire émerger des talents tout à fait neufs. C'est le but du « Challenge Hexagonal Rock », dont le principe réside dans le fait de faire jouer des groupes totalement amateurs, novices (25 pour la région Grand-Ouest) sous forme d'une sorte de concours, de tremplin pour leur permettre d'acquérir un peu de notoriété. La finale de l'édition 1987 permet à six groupes sélectionnés parmi les 25 de se produire sur la scène du Confort Moderne le 23 octobre137(*), qui continue par là à entretenir sa réputation de découvreur de talents. Le genre et la culture rock partagent donc la programmation du Confort Moderne - et celle de LOH avant lui - avec, nous l'avons vu, les musique traditionnelles, le jazz et les musiques expérimentales. Ce brassage des genres, ce décloisonnement (y compris dans la nature de diffusion culturelle :

le Confort Moderne est aussi impliqué dans le domaine de l'art contemporain) permet comme le souhaite l'association, de faire se rencontrer des publics diversifiés, ne répondant pas aux mêmes codes, « qui se lookaient différemment »138(*), ce qui implique aussi la rencontre entre des gens originaires de milieux sociaux différents. Loin de se cantonner à une identité très stricte, qui renvoie à une image uniforme rattachée à une scène spécifique, le Confort Moderne fonde plutôt sa démarche sur l'innovation à tout prix et ne défend aucun style plus qu'un autre : LOH organise ainsi, avec les Jeunesses Musicales de France, un concert de l'orchestre régional du Poitou-Charentes en février 1986139(*), un mois tout juste avant le début du festival « Rock Hexagonal Tendancieux n° 3 ». Cette manifestation, qui a mis « Poitiers à l'avant-scène du rock français »140(*), a présenté aux Poitevins « pendant une semaine, une sélection représentative des dernières tendances de la culture rock (made in France) du moment »141(*) conjuguée à la représentation de quelques valeurs sûres de cette scène (comme les parisiens Bérurier Noir, en pleine ascension, ou les Thugs d'Angers, qui commencent à se faire un nom jusqu'aux États- Unis, repérés par Jello Biafra, leader d'un des groupes phares de la scène alternative américaine : Dead Kennedys) confirmant le Confort Moderne dans son rôle de pôle culturel alternatif d'influence. LOH a tenu lors de cette manifestation à associer Poitiers dans son ensemble et la région alentour (pour « travailler pour une vraie décentralisation régionale avec les associations sur place, permettant le relai et le suivi de l'animation »142(*)) au rayonnement du lieu qu'elle gère. Le festival s'est donc déroulé dans divers lieux de Poitiers et de la région. Le lycée des Feuillants et l'amphi J du campus ont alors été mis à contribution et ont permis à LOH de venir au plus près de leur public de prédilection : les jeunes, et l'association parthenaisienne Diff'Art (qui compte d'anciens membres de LOH) a accueilli quelques représentations au coeur de la Gâtine deux sévrienne. L'association a donc montré qu'elle savait se détacher du Confort Moderne pour offrir un accès facilité à la culture au public (qui est bien sûr à conjuguer avec la politique de prix des places : entre 35 et 50 francs par concert), que ce soit dans la capitale régionale, ou dans sa campagne environnante, mais aussi pour « faire de Poitiers et sa région, durant une semaine, la capitale du rock français. »143(*) On voit donc que le Confort Moderne se trouve au coeur de la frange alternative du rock français, ce qui se manifeste par la profusion d'articles faisant l'éloge du lieu dans la presse spécialisée d'une part, mais aussi dans la petite presse amatrice, les fanzines, qui constituent un élément important au sein de ce courant. La salle poitevine s'inscrit donc pleinement dans la dynamique de ce mouvement et participe pleinement à sa structuration en proposant un lieu d'expression aux artistes qui le composent et le popularisent jusqu'en 1989. Cette première partie nous a donc permis de constater que l'activité culturelle alternative à Poitiers s'est progressivement structurée entre 1984 et 1989 et s'est principalement exprimée à travers l'action de l'association L'oreille est hardie, d'abord seule, puis au sein du Confort Moderne, centre de diffusion qui a permis d'amplifier cette action, de lui donner différentes formes (à travers la galerie d'art contemporain mais aussi grâce aux compagnons de route qui se sont installés dans la cour, faisant du Confort Moderne un véritable pôle culturel alternatif) et de l'implanter profondément dans l'agenda culturel de la Ville. Précurseurs dans la programmation qu'ils ont offerte à la population de Poitiers, les membres de LOH l'ont aussi été à travers l'ouverture de ce lieu en 1985.

De nos jours, le Confort Moderne s'inscrit dans un large panel de salles diffusant des musiques amplifiées, mais lors de sa création, celui-ci était relativement en avance sur son temps et se trouvait par-là même un peu isolé. Il a fallu attendre la fin des années 1980 pour voir se développer des structures délivrant des manifestations du même type, bien que ne bénéficiant pas des mêmes spécificités dans leur création. Gérôme Guibert nous l'explique très bien : « A côté des figures traditionnelles d'entreprises culturelles incarnées par les modèles idéal-typiques de « l'entrepreneur privé » et du « théâtre public », apparaît à compter de la fin des années 1980 un nouveau type d'acteur à l'économie hybride, en parti autofinancé et en parti subventionné, mais où persiste aussi une part d'économie non monétaire basée sur la réciprocité et le don/contre don (ne serait-ce que par l'importance du bénévolat). »144(*) Dès 1985, nous avons donc vu que le Confort Moderne répond à ces critères, le bar et les recettes des manifestations finançant une partie du budget, le reste étant tant bien que mal assumé par les aides des différentes institutions municipales ou de l'État - avec qui les relations entretenues ont pu être difficiles. À michemin entre une institutionnalisation complète et l'absence de formalisme, voire l'illégalité, le Confort Moderne correspond parfaitement au schéma général de ce que Guibert définit comme une scène locale, en reprenant les préceptes du Do It Yourself, tout en s'inscrivant dans la politique culturelle de la Ville : Le secteur des musiques amplifiées.

Topographie socio-économique145(*) Le Confort Moderne a donc réussi à se placer de manière novatrice dans les dynamiques artistiques à différentes échelles, en réussissant à faire de l'action culturelle un rempart à l'exclusion, un vecteur d'insertion, sans que cette portée sociale ne prenne le pas sur la dimension artistique du lieu. Le centre culturel a donc pu favoriser et accompagner la montée en puissance de courants musicaux nouveaux, notamment en France avec l'explosion du rock alternatif, qui devait s'éteindre en 1989. Notre deuxième partie va donc essayer de voir si la prétendue mort du mouvement alternatif devait avoir une incidence sur la survie du Confort Moderne et la vie culturelle alternative poitevine en général.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...